Interview de Usha Bora

PEUX-TU NOUS PRÉSENTER TA MARQUE JAMINI ?

Jamini est née en 2014 de ma volonté de faire découvrir les savoir-faire de mon pays natal, l’Inde.
J’avais comme envie de créer une marque lifestyle qui puise son essence dans la transmission des savoir-faire de génération en génération.
Le partage du savoir et la reconnaissance de l’expertise des artisans sont ma priorité, pour une remise en place de l’humain au coeur de la création et de la confection de chacune de mes pièces.

La naissance de ma fille a déclenché en moi le besoin de rétablir un pont avec mes racines indiennes.
Après quelques missions en tant qu’acheteuse textile improvisée pour des amis commerçants, je me suis convaincue que mon Inde natale avait beaucoup de trésors à faire découvrir au monde.
C’est de là que l’envie de créer ma propre marque est née.
Je voulais montrer à une clientèle européenne exigeante que l’art de vivre indien se mariait parfaitement bien au chic parisien.

En hindi, le mot Jamini décrit la couleur pourpre qui teinte les pétales des fleurs de lotus tapissant à perte de vue les terres humides de l’Assam.
Région la plus orientale de l’Inde, partageant ses frontières avec le Bhoutan et le Bangladesh, c’est là que je suis née.
Jamini s’impose à moi comme une aventure esthétique évidente.
Mais aussi comme une voie d’engagement sincère et porteuse d’un sens auquel je est attachée, face à tous les enjeux humains et écologiques de ce monde.

TA COLLECTION EST 100% MADE IN INDIA, PEUX-TU NOUS EN DIRE PLUS ?

Jamini est comme notre fenêtre sur une culture indienne et des artisans capables de dialoguer harmonieusement avec les nôtres, pour produire une esthétique contemporaine de qualité.
Sa beauté vient de sa sincérité et qu’elle met en lumière les précieux savoir-faire d’hommes et de femmes amoureux de leur terre, de leurs traditions et de leurs gestes.

Nous cherchons au cœur de l’Assam nos matières, nos techniques et nos inspirations.
Cette région, riche en ressources naturelles (thé, bois, pétrole et charbon) possède en outre une activité textile d’une belle vitalité, comme partout ailleurs dans le sous-continent indien (elle fait vivre plus de 10 millions de personnes au total - tisserands, teinturiers, brodeurs et fileurs).
Mais paradoxalement, cette péninsule, difficile d’accès et peu visitée, est aussi très démunie et instable sur le plan politique, endurant de nombreux affrontements entre différentes tribus.

C’est aussi cette mixité qui permet de percevoir la réelle diversité des techniques et des matières textiles dans laquelle Jamini puise pour créer ses collections.
Chaque pièce est unique et raconte l’histoire de son façonnier qui l’a tissé, imprimé et brodé avec soin.
Il prend tout le temps d'exprimer son art et son savoir-faire afin d'apporter une touche de beauté intemporelle.

QUELLES SONT LES TECHNIQUES TRADITIONNELLES DE PRODUCTION ?

Au fil des années, Jamini a travaillé et développé plusieurs techniques afin de sublimer ses collections.

Le tissage, la technique de prédilection. L'État de l'Assam pratique encore le tissage sur métier à bras pour le coton et la soie. Chaque femme y possède un métier à tisser chez elle, lui assurant une indépendance financière partielle. Jamini fait ainsi travailler des petits groupes de femmes dans différents villages et qui tissent notamment la soie Eri, dite « soie de la paix » : c’est l’une de nos matières privilégiées pour nos foulards notamment. Elle procure une qualité exceptionnelle sans tuer le ver à soie qu’on extrait du cocon avant de le brûler. La soie Eri possède un tombé lourd, élégant, et combine à la fois une belle simplicité et une grande élégance.

L'impression au tampon de bois, imparfaitement parfait. Le block printing ou Dabu, technique d’impression à la main à l’aide de blocs de bois sculptés, est originaire du Rajasthan et désormais très répandue dans toute l’Inde. Tout d’abord, un motif est dessiné sur du papier et la répartition des couleurs choisies est prédéfinie. Après avoir reporté le dessin sur le bois, la technique consiste à tailler de façon très minutieuse le motif animal, végétal ou géométrique avec des outils appropriés. Ce travail, fait entièrement à la main, demande une précision et une patience extrêmes. Cela peut prendre entre quatre à six jours de travail en fonction de la complexité du motif. C’est pourquoi les ébénistes qui maîtrisent cet art sont très recherchés aujourd’hui. Les tissus imprimés au « block print » se patinent et vieillissent bien avec le temps. Contrairement au numérique, cette technique permet un retour au naturel, à l’artisanat et à la valorisation du geste manuel. Qui dit manuel, dit imperfection. Nous retrouvons en effet un côté irrégulier et imparfait des motifs, ce qui apporte aussi toute l’authenticité au produit.

Un papier qui a bonne presse. Pour nos jolis carnets d’écriture, nous faisons appel à une société qui a trouvé le moyen de produire un papier qui est fait à partir d’excréments de rhinocéros et d’éléphants. L’inventeur de ce procédé n’est autre que mon père, soucieux de préserver les ressources naturelles de sa terre et de fournir du travail aux femmes de la forêt. Ce pourquoi il a créé, avec les membres de notre famille, une association en complément de sa société de fabrication et qui lutte notamment contre le braconnage et la déforestation, menace écologique dont on parle trop peu.

TU APPORTES TA PIERRE À L'ÉDIFICE EN PRODUISANT DE MANIÈRE RAISONNÉE ET SOUCIEUSE DE L'ENVIRONNEMENT, COMMENT CELA SE CONCRÉTISE-T-IL ?

Je retourne régulièrement en Inde pour rencontrer des artisans, apprendre de nouvelles techniques de tissage ou d’impression et trouver de nouvelles matières. C’est en visitant les quatre coins de ce pays immense que je suis inspirée pour trouver de nouvelles idées en terme de motifs ou d’imprimés. Ainsi, derrière chacune des matières et chacun des procédés artisanaux utilisés pour fabriquer les produits Jamini, il y a d’abord la volonté de montrer et de dynamiser des traditions d’une grande beauté et de les faire grandir dans une forme de modernité qui ne se fera jamais au détriment des hommes et des femmes qui les perpétuent ainsi que de leur environnement.

Nous travaillons avec des matériaux recyclables comme nos carnets fabriqués à partir d’excréments d’éléphants et de rhinocéros ou nos paniers, tressés en jacinthe d’eau. Cette plante aquatique est présente dans les régions tropicales du globe et se répand ensuite dans les milieux naturels. Leur croissance phénoménale entraînent les jacinthes à former des tapis flottants denses et épais qui couvrent rapidement les plans d’eau, diminuent le taux d’oxygène dissout et bloquent la navigation. Sous la décision du gouvernement assamais il y a deux ans, un projet a été pensé pour faire de cette plante aquatique invasive, une fibre aux vertus écologiques et prometteuses. En plus d’avoir des aspects écologiques, ce projet a aussi pour vocation de revaloriser l’artisanat traditionnel, développer un marché économique sous forme de produits éco-responsables et permettre aux artisanes de diversifier leurs sources de revenus.

TU ES FAN DE CUISINE INDIENNE, QUELS SONT TES NOUVEAUX PROJETS POUR L'AVENIR ?

Je trouve la cuisine indienne incroyablement riche et variée et je prends énormément de plaisir à la faire découvrir à travers Jamini. En Juin 2019, nous avons organisé un restaurant pop up, Kaziranga Express, qui présentait des plats aux saveurs de la région d’Assam, au Nord-Est de l’Inde. Dirigé par la cheffe Anumitra Ghosh Dastidar, reconnue pour son travail de précision et de quête du goût autour d’ingrédients « simples » comme le riz et ses variantes, Kaziranga Express a ouvert ses portes pendant une semaine pour offrir une balade gustative raffinée et mémorable.

Nous aimons également envoyer à notre communauté, dans nos newsletters, des recettes qui me tiennent particulièrement à coeur ou leur proposer des cours de cuisine en ma compagnie. J’organise aussi des visites guidées en Inde où j’emmène certains de nos abonnés découvrir la cuisine et l’artisanat des différentes régions de ce merveilleux pays.